9782021029994

L’écrivain anglais Nick Hornby a publié, il y a quelques années, un livre intitulé 31 Songs [10-18, 2004]. Il y défendait sans détours la musique pop. Entre autres choses, il nous disait que s’extasier devant Jean-Sébastien Bach n’empêche pas de le faire devant Van Morrison ou Santana. Hornby citait Smoke, un très beau morceau du groupe Ben Folds Five. Je me souviens qu’il affirmait que cette chanson était la meilleure qu’il eût jamais entendue sur la mort d’une relation amoureuse. Des chansons inoubliables, il y en a aussi dans le film Once [du réalisateur irlandais John Carney] : des chansons rock aux prises avec la vie et une bande originale à vous donner la chair de poule. Belén Gopegui revient à la fiction avec un roman générationnel, Deseo de ser punk* [Désir d’être punk]. Et elle le fait en recourant à cette puissance évocatrice qu’ont très souvent les meilleurs textes et mélodies de rock. Dans ce nouveau roman de Gopegui, le rock n’est pas une musique de fond. Ni une anecdote. Ni du remplissage. Ici, le rock est un lieu. Un territoire essentiel. Une fortification faite pour attaquer plutôt que pour se défendre. Belén Gopegui parvient à faire du rock l’ossature de son récit. Elle avait réussi une opération similaire avec l’argent dans La Conquête de l’air [Actes Sud, 2002] ou avec le désir dans La Cabine d’essayage [Actes Sud, 1996]. Le rock dans Deseo de ser punk est un axe.

Martina, l’adolescente de 16 ans qui écrit une lettre à un garçon de sa classe (le roman que nous lisons), définit la relation avec ses parents, et avec le monde en général, en fonction d’une chanson. Le rapport aux adultes (belliqueux ou amical) passe toujours par un titre mythique ou un disque inoubliable. Et, avec ce flot de musique rageuse, Martina veut attenter une bonne fois pour toutes au conformisme de la société qui l’entoure.

Martina cohabite avec ses parents et compatit à leur souffrance

J’ai parlé plus haut de Deseo de ser punk comme d’un roman de génération. Les vrais romans générationnels sont intergénérationnels, ils étudient la collision entre deux mondes qu’opposent l’âge et le mode de vie. Les romans générationnels tout court, et il y en a, sont des exercices littéraires autocomplaisants et égoïstes. Martina n’attaque pas ses parents. Elle ne les méprise pas pour leur embourgeoisement. Elle cohabite avec eux et compatit à leurs propres douleurs de façon naïvement critique et lucide. Elle assume leurs peines, même si elle ne les partage pas. Elle n’adhère pas aux mélodies rock qui ont marqué leur jeunesse, mais elle les respecte, elle est même admirative du fait que ses parents aient dans leurs vies des mélodies auxquelles accrocher leurs souvenirs, bons et mauvais. Son intelligence est sa générosité affective. Il y a un personnage dans le roman qui est déjà mort quand l’histoire débute. C’est Lucas, le père de la meilleure amie de Martina. Il se peut que Lucas ait été le père qu’elle a toujours rêvé d’avoir, dans la mesure où les enfants choisissent parfois leurs vrais parents. Lucas symbolise le miracle de l’entente entre générations à partir d’une chanson rock. Martina se souvient qu’un jour Lucas lui a dit : “Il y a une partie de nous où on ne nous embrasse jamais.” Ce n’est pas un fragment de chanson inoubliable, mais cela mériterait de l’être.

Le lecteur pourrait croire que Martina cherche sa place dans le monde juste pour être heureuse. Mais les questions qui révoltent Martina, des récentes barricades de jeunes à Athènes à la prospérité artificielle à laquelle mène la société de consommation, sont un peu plus complexes. Dans son livre After Theory, le critique britannique Terry Eagleton réfléchit sur le bonheur : “Le bonheur consiste à bien vivre et à bien agir, pas seulement à se sentir bien.” Telle est la base du bonheur aristotélicien. Il me semble que pour Martina le bonheur, c’est être juste. Son désir d’être punk ne consiste pas à venir au monde uniquement pour s’éclater, c’est plutôt un état d’esprit politique. Revenons à Eagleton : “Comme tous nos désirs sont sociaux, ils doivent se situer dans un contexte plus vaste, à savoir la politique. La politique radicale est la rééducation de nos désirs.” En un sens, les désirs de Martina sont romantiques. Son malaise vis-à-vis du monde est romantique. Et c’est ce romantisme qui canalise sa colère vers le bien, aiguise sa perception de l’arbitraire et fait de ses éventuelles erreurs la matière de sa pureté démystificatrice. La beauté de Deseo de ser punk réside dans son arithmétique, qualité qu’Italo Calvino exigeait des bons romans. L’art de faire correspondre l’impuissance des jeunes années avec les désirs les plus indispensables.

Critique de J.Ernesto Ayala-Dip paru dans El Pais(2009), livre traduit et paru en France en 2013.

 

GopeguiBelén Gopegui est née à Madrid en 1963. Après des études de droit, elle travaille comme critique littéraire. En 1993, elle publie son premier roman, L’Echelle des cartes, qui sera doublement primé. Suivront La Cabine d’essayage (1996) et La Conquête de l’air (1998), son meilleur roman au dire de la critique, qu’elle adaptera elle-même au cinéma. C’est le début d’une carrière de scénariste qu’elle poursuit en parallèle avec l’écriture de romans. En 2004, elle déclenche une polémique en Espagne avec Le Côté froid de l’oreiller, une histoire d’amour et d’espionnage que certains jugent trop favorable au régime castriste. Quatre des sept romans qu’elle a publiés à ce jour sont traduits en français aux éditions Actes Sud.

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