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Si je n'étais pas là, courbé sur les touches en bakélite de cette machine à suer le burnous grammatical, sous cette mansarde offerte aux pleins feux de l'été précoce, je serai là-bas. A la Nouvelle-Orléans. toute la bonne musique, celle qui donne soif et incite aux ébats amoureux, deux activités qui rendent tellement futiles toutes les autres, vient de la perle du Delta, à Creshent City comme on dit, le point G de ce triangle nervuré à l'excès des rivières et de marais où musardent sauriens et coassent batraciens.Crescent

 A défaut de connaître une transfiguration artistique significative comparable à celle des années 50 ou 60, New Orleans semble susciter une nouvelle curiosité, due essentiellement à sa condition singulière sur l'échiquier géo-culturel des Etats-Unis. dans un pays qui rabote les particularismes et qui bannit de fait les moindres déviances au sacro-sainte mode de vie, elle est définitive la seule place à avoir su conserver cette chose sournoise et grisante qui fait tant défaut à l'homo americanus : l'exotisme. on ne cuisine pas dans le Golfe du Mexique en _Parlangeagrémentant les plats avec moult aromates africains, français, espagnols, antillais, indiens, cajuns et créoles, toutes influences qui entrent à parts égales dans l'identité locale, sans que le goût ne s'en retrouve à la fois relevé et étrange.

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eureka1_largeRegardez comme le cinéma, qui n'en pouvait plus de filmer les mêmes palmeraies angelanos, le même skyline new-yorkais, les mêmes déserts texans et des kilomètres d'autoroutes avec motels et stations-service interchangeables, a brusquement tourner ses lentilles vers le French Quarter et ses balcons en fer forgé torsadé.

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On peut même pas dire qu'à chaque panne de script, on est parti s'enquérir du bayou de secours. Cela remonte à "King créole", quatrième film d'Elvis Presley, réalisé par le hongrois tyrannique Michael Curtiz en 1958.

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Souvenez-vous d'"EASY RIDER". Où Dennis Hopper et Peter fonda terminent-ils leur chevauchée cylindrique ? Dans le cimetière de la ville, en pleine période de Mardi Gras, jouant sous acide à cache-cache avec des putes et des têtes de mort en sucre.

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 Mais il semble que c'est depuis cinq ou six que le charme de la région opère à plein philtre, qu'il joue au papier tue-mouches avec quelques jeunes sultans du cinéma : Jim Jarmush et" Dawn by law ",Jim McBride et " The big easy ". La seconde mouture de " La Féline ", signée Paul Schrader avec Nastassja K., etAngel_Heart "Angel Heart" d'Alan Parker tiennent une place un peu particulière dans la filmographie new-orléannaise, ne serait-ce que pour les deux scènes de tringle fantasmagorique qui s'y affichent. celle lycanthropique et hallucinante entre Nastassja, la pucelle de New Orleans, et John Heard; celle sanglante et non moins terrassante entre Mickey Rourke et Lisa AngelheartBonnet. Voodoo sex. La baise comme la cuisine ou la musique, serait-elle là aussi soumise à des ascendants occultes ? Ou bien les épices du gumbo et la chaleur rendent-ils qu'à la Nouvelle-Orléans, le serpent de panatalon à un oeil a toujours mieux marché que la rampe de lancement de Cap Canaveral. C'est d'ailleurs, on en apprend tous les jours, la forte propension à limer les autochtones qui est à l'origine du New-Orleans sound. dans les années 20 et 30, les patronnes de bordels, les fameuses Houses of Blue Light, trop occupées à suivre le va-et-vient des clients ne prenaient même plus la peine de faire réaccorder le piano du salon, si bien que les musiciens, les " barrelhouseBarrelhouse_Detail_with_Piano pianists " - et parmi eux les légendaires Sullivan Rock, Stormy Weather, Champion Jack Dupree et l'inestimable Professor Longhair - avaient appris à saturer avec leurs doigts, voire leurs poings, le clavier pour exhorter l'instrument à produire le son qu'ils désiraient. et l'on sait la place que tiennent les pianistes dans l'histoire musicale de la cité, avec notamment Fats Domino, Little Richard et Huey "Piano" Smith. A cette technique s'ajouta la syncope des orchestres funéraires de Mardi Gras, les chantantes improvisations du jazz et les rugueuses harmonies du blues pour donner naissance au "Sound" qui cheminera tout du long, époques et genres confondus, raflant au passage sa moisson de standards indestructibles. le 1008329ton crémeux de Lee Dorsey léchant ces lignes lumineuses : "Sitting in la la/waitin'for my Ya Ya"ne peut pas être oublié. A côté de cette géniale litanie crétine, le moindre refrain de David Byrne ressemble à une thèse d'anthropologie et les chansons de Laurie Anderson à des problèmes de trigonométrie. et il y en a d'autres qui mijotent encore sous le couvercle, " Lawdly miss clawdy " de Lloyd price, "Let the good time roll" de Shirley & Lee, "Rockin'pneumonia & the boogie woogie flu" de "Piano" Smith et "Ain't got no home" de Clarence "Frog Man" Henry, qui immitait effectivement la grenouille et avait piqué, pour ce faire, la technique des chants des moines tibétains, où l'on inspire au lieu d'expirer.

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A toute cette excentricité lubrique et chaloupée, il faut ajouter le zydeco, la musique des Cajuns à qui l'accordéoniste Clifton Chenier donna ses lettres de noblesse (lui qui fit danser des millions de gens mourut amputé des deux jambes) et dont le style connaît aujourd'hui un regain de vitalité avec la sortie de deux excellents albums par Wayne Toups (Phonogram) et Bukwheat Zydeco (BMG).

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 Car nous en sommes là, chaque disque qui nous vient cette année de Crescent City est un pur régal, presque une médecine. Cela va du jazz néo-jump de dirty Dozen brass Band (invité sur quelques titres du dernier Costello) au rock'N'Roll plus classiquedes Radiators (Huey Lewis en plus piquant). Mention spéciale accordée au "Yellow Moon" des Neville brothers, album particulièrement secourable en ce sens qu'il apporte la preuve que le rap n'est pas le seul idiome à véhiculer la conscience black au USA. Le falsetto d'Aaron Neville y plane tel un phoenix d'argent dans un ether vierge de toute fréquentation humaine mais qui, paradoxalement, laisse se propager un haut sentiment de communion. Quand le spirituel rejoint le charnel en musique, il n'y a plus qu'à fermer les yeux.

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Pas plus que notre apparente immobilité ne nous renseigne sur la rotation terrestre, nous ne pouvons mesurer ce qui lie la Nouvelle-Orléans à l'évolution musicale de ces soixante dernières années. Et pourtant, comme le proclamait lapidairement une autre figure du Rythm'N'Blues local, Ernie K.Doe :

 " La Nouvelle-Orléans c'est un trou poilu par où furent enfantées toutes les musiques ".

 Et ça se sent.

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inrock17_juin89 Ce très beau texte qui rend hommage à la Nouvelle-Orléans fut publié dans le numéro 17 des " Inrockuptibles " (Juin/Juillet 1989). La rubrique s'appelait JUKE-BOX EPIPHANY, et le pseudo de l'auteur de ces lignes brulantes était "Delta Oscar Roméo".

Derrière cette obscure signature se cache Francis Dordor. Journaliste musical, qui fut ancien rédacteur en chef de Best, chroniqueur musical à Libération et aujourd'hui aux Inrockuptibles. Il fut parmi les premiers en France à s'intéresser au Reggae et à la Jamaïque dans les années 70 et compte aujourd'hui parmi les spécialistes de cette musique. Amené à côtoyer Bob Marley à plusieurs reprises, il a entretenu avec lui des liens de complicité.

Auteur d'un livre sur  Bob Marley pour la collection Librio et d'une BD Bob Marley chez Casterman, il s'attaque avec cette biographie au dernier mythe musical du siècle dernier...dordorfrancis_4aa2b936619cd