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Présentation du groupe Lo'Jo dans le N°7 novembre 2004 (Entretien réalisé au festival "Musiques Métisses" à Angoulême)

Version brut, dans son intégralité 

Je suis en présence de Denis PEAN, membre de Lo’jo, chanteur, musicien, compositeur, interprète, j’en oublie ?

Denis Péan. : Il doit bien y avoir quelques petites subtilités… une personne c’est complexe, un groupe aussi c’est complexe ; c’est difficile à cadrer dans quelque rôle défini.

      L’idée du voyage est omniprésente dans l’univers de Lo’Jo. Parmi les nombreuses destinations déjà atteintes quelle est en priorité celle que vous rejoindriez dès demain si cela était possible.

            J’aimerais bien aller à Cracovie en ce moment. J’aime beaucoup cette ville, son odeur et les musiciens tziganes qui jouent dans les petites rues ; et puis les chants quand les gens sont un petit peu éméchés en fin de soirée et qu’ils ont le cœur gros de leurs soucis ou de leurs amours et qu’ils chantent et qu’ils entonnent un chant qu’ils connaissent entre eux, dans une fin de soirée.

      Quelle est votre véritable " chez-vous"  ? Et est-ce important d’avoir un lieu de résidence par lequel on repasse ou est-ce que le nomadisme permet une autre vérité ?

             J’habite quelque part. J’habite en Anjou c’est là où je suis né. J’aime y être. C’est bien d’être né quelque part… Je le constate quand je croise des gens qui sont en exil ou qui sont loin de chez eux. Parce qu’on ne quitte pas un -chez-soi- facilement ; les gens sont sur la route, souvent ils fuient, ils fuient la misère, ils fuient la tyrannie. De soi-même de partir de là où on est, là où on a sa famille, ses amis, sa terre, ça c’est difficile… Ça me repose d’aller chez moi.

       Dans la continuité toujours, vos périples se prolongent en rencontres qui enrichissent évidemment votre musique ; Pouvez vous nous parler de celle avec le groupe Tinariwen, touaregs, peuple du désert, qui sont touaregs et peuple du désert avant d’être maliens et qui partagent avec vous l’affiche, ce soir sous le grand chapiteau dans le cadre du festival des musiques métisses ?

           Bon c’est une longue histoire. On a rencontré les premiers Tinariwen je pense en 1996. Tinariwen déjà c’est un grand groupe puisque Tinariwen ce sont des gens qui ont joué de la guitare à partir des compositions de (Brahim bry bonn ??) en grande partie ; depuis 20 ans ; donc il y a beaucoup de jeunes là bas qui sont "Tinariwen"parce qu’à l’occasion d’une veillée ils prennent la guitare, ils connaissent les arpèges, ils connaissent les accords et ils se greffent à l’orchestre. Tinariwen c’est plutôt une conception, c’est un état d’être plus que l’appartenance à un groupe. Bon j’ai côtoyé ces gens là. J’ai rencontré d’abord des jeunes, des émules du groupe Tinariwen qui est un groupe légendaire au désert parce qu’il a été le journal chanté de la rébellion touareg notamment, donc il a laissé une grande trace dans le cœur des touaregs, et j’ai été amené à les rencontrer, il y en a que j’ai rencontré à Angers parce qu’on avait fait venir, dans un festival qu’on a là-bas, un autre groupe (Azjawan) deux Tinariwen sont venus en premier ! J’ai rencontré les autres à Kidal dans l’Adrar des Iforas (Ifoghas)… Et on est devenu amis avec le temps et on partage une grande confiance mutuelle dans l’existence et c’est rare à ce point, à ce degré là, surtout quand on a chacun notre histoire qui est tellement différente, notre race qui est différente, notre religion qui est différente, l’histoire de nos groupes, notre façon de faire de la musique qui est différente, mais il y a quelque chose qui est sans doute le plus important… qui est là…

       Et dans le travail il y a de nombreuses collaborations ? Vous les avez fait venir en France lors d’un de vos festivals comme vous le disiez. Visiblement les connections de Lo’Jo Triban sur le territoire français ont servi à Tinariwen par rapport à la tournée… C’était important pour vous de faire connaître en France et même ailleurs leur musique ? De la rendre un peu plus accessible ?

            Quand on aime quelque chose ou quelqu’un on a envie de le présenter à ses amis ou à ses proches, donc c’est naturel puisqu’on peut le faire. Ça demande quand même une grande élaboration, c’est un plan que l’on a tracé ici où là, donc on a présenté Tinariwen aux gens qu’on connaît et puis ça leur plaît, ça plait aux gens ; et eux ils aiment tourner et c’est jamais que leur chemin naturel qu’ils continuent avec les guitares.

    Vos révoltes parviennent à nos oreilles comme des murmures. Vos convictions, ce que vous êtes, ce que vous croyez est seulement suggéré, jamais imposé. Albums après albums on retrouve une cohérence dans votre propos musical. Est-ce que votre longévité prouve t-elle que les messages doivent être accompagnés en toute sérénité pour être perçus calmement et que finalement tout s’inscrit dans la durée… ?

            Bon la longévité ça devient un trait de notre histoire, c’est vrai. Quant aux messages je n’aime pas tellement utiliser des slogans, je n’ai pas de manifeste, je vis au jour le jour, je préfère la métaphore, je préfère la poésie, je pense que notre groupe est extrêmement politique mais sans l’affirmer et j’ai remarqué aussi qu’à notre époque le discours politique peut être un plan de marketing, et ça… ça me déplait, ça ne me convient pas. Ça fait bien, c’est de bon ton, mais ça n’avance pas à grand chose. Ça ne révèle rien.

     On peut vous définir comme des activistes finalement et quand on lit sur votre dernier disque en live une phrase qui justement s’adresse « à tous les anonymes qui sont dans la salle » ce soir là, ça prouve bien que vous vous pouvez être sous la lumière et exprimer quelque chose, eux ne peuvent pas forcément, vous les représentez en quelque sorte ? C’est un hommage à votre public ?…

Oui, je raconte les choses que je connais, donc les histoires des gens que je connais, c’est vrai qu’on est pas musicien tout seul, déjà on est l’héritier de notre passé, du passé de notre pays, j’ai un grand respect notamment pour les luthiers, pour les gens qui fabriquent des instruments de musique, je trouve que ce sont un peu les génies de l’histoire. Après il y a les gens, l’histoire des gens… La musique a la capacité de réunir autour d’une idée, ou ce qui semble être une idée, une vocation d’être ensemble, de faire un groupe, pour faire une force, pour donner une parole ; bon moi je transmets certaines choses, j’écoute, je retrace beaucoup de petites formules des gens…

       Justement vous qui êtes des relais entre des peuples et d’autres peuples, une passerelle de cultures à d’autres cultures, de visions à d’autres regards, pouvez vous au hasard de l’instant nous parler d’un livre, d’un disque, de ce que vous voulez après tout… et de nous le faire partager ?

Un livre ?…

Oui j’aime les livres ! C’est la seule chose que j’aime posséder curieusement. Je n’ai pas de disque, je n’ai pas de meuble, je n’ai pas d’affaire, je n’ai pas de voiture. Les livres j’aime bien les posséder, mais je crois qu’au fond de moi-même il y a comme un instinct de survie à posséder des livres. C’est que j’ai quelque fois crainte que la culture disparaisse, que le savoir disparaisse ; et j’ai peur qu’on s’en prenne à la source des connaissances. Alors c’est comme si je voulais préserver pour mon vieil age, une bibliothèque où on pourrait encore dire « voilà il s’est passé ça, celui-là à parler de ceci, de cela » donc j’aime les livres en général. Le dernier que j’ai lu, il était très beau, c’est un écrivain suisse, Nicolas Bouvier qui a fait un grand voyage en 1953, il est parti de la Serbie, jusqu’au Pakistan, Afghanistan, en passant par tout ce qui s’appelait auparavant la Perse. Le livre est passionnant d’histoires des humains, des traces de l’histoire, des différents peuples, tellement différents qui se partagent une même terre… J’ai aimé ce livre. J’en ai aimé un autre aussi mais c’est pour une autre raison, il s’appelle Résidence. C’est un livre de Jean-pierre Théolier. J’ai appris récemment que ce gars Jean-Pierre Théolier avait écrit un livre, édité chez l’Harmattan, c’est pas rien, c’est une grosse maison d’édition. Et je connais ce gars, je l’ai connu auparavant, c’était le guitariste d’un groupe de rock d’Angers qui s’appelait : Seconde chambre. Et ce gars avait un jeu de guitare extraordinaire, un feeling vraiment à lui et j’ai lu ce livre qui retrace un peu mon histoire parce qu’il est de la même génération que moi, l’histoire des années 90’, avec en plus une quête métaphysique, beaucoup de parcours à travers la déchéance, la drogue notamment, il y a beaucoup d’histoires de camés etcetera, de bouges ; ça se passe en France, il ne dit jamais où, dans un port ; j’ai aimé son livre, c’est une histoire que je connais, c’est l’histoire d’une désillusion aussi, de manque de confiance dans la vie, manque de confiance dans la civilisation, la perte de contrôle de son existence, de la culture, d’une évolution, je crois que c’est quand même la marque des… même on dit à l’heure qu’il est, je pense, que la génération des gens qui ont trente ans c’est une génération perdue, il y a des sociologues qui disent ça. Il se passe beaucoup d’hésitation, de doutes ; donc ce livre retrace tout ça…

Quel est le lien de Lo Jo avec la Réunion ?

        Avec l’île de la Réunion ?

...      Oui ... ?

        On y est allé joué en 1991. On a joué dans plusieurs villes et villages, au Chaudron, on a joué à St Leu, dans deux autres villes aussi et puis on est allé, ce qui est exceptionnel, à Cilaos, dans les Hauts. Là c’était exceptionnel parce que les gens n’étaient pas du tout habitués à ce genre de spectacle, c’était un spectacle de rue à grande échelle avec un filin qui traverse la place, avec des acrobates, avec des performances poétiques, nous on était quatre musiciens, l’autre scène c’était le dessus d’un bus et on avait des connections là-bas avec des gens qui étaient aussi dans le théâtre de rue. C’est ma première émotion par rapport à la musique, le Maloya, que j’aime beaucoup, depuis j’aime beaucoup la langue créole, en tant qu’écrivain, j’ai toujours été attiré naturellement par la transformation, la déformation, et à mettre mon capital dans les mots, dans l’académisme. Le créole c’est une forme extrême de dislocation d’une langue écrite, et j’aime cette transformation. Tous les hommes d’autres pays qui passent sur la langue, qui la laboure encore et qui lui donnent un autre rythme, une autre teneur, une autre saveur, et d’autres sentiments qu’on ne peut pas dire même en français. On nous a fait croire à l’école que le français était figé, et que quelques académiciens décidaient de ce qu’il voulait dire mais il en est tout à fait autrement.

      Et puis juste la dernière c’est pour savoir quand c’est qu’on va avoir de vos nouvelles ? Comment ça va se passer, sous quelles formes ? Parce qu’il y a de multiples formes dans Lo Jo ! Et quels sont les projets de chacun ? Quel sont les projets du groupe ? Et qu’est-ce qu’il va se passer dans l’avenir ? Qu’est ce qui est écrit déjà, qu’est ce qui est précisé, qu’est ce qui est prévu ?

            Là on finit une tournée, on va s’arrêter pour composer, et enregistrer un disque à la maison. On va juste sortir aux Escales de St Nazaire, cet été, parce qu’on a des liens de sympathie avec l’organisation, donc on va faire un petit extra, on va sortir, et puis le programme est très intéressant, c’est sur les peuples en mal de terres. Il y aura des kurdes, il y aura des palestiniens, des israéliens, il y aura des indiens Navajos etcetera… et puis après on fait un petit voyage en suède mais c’est tout pour l’été. Et on sortira donc ce disque vraisemblablement au mois de février l’an prochain.

merci